Combien d’entrepreneur·es on entend à tours de bras nous dire qu’ils ne font pas de politique ? Que ça ne les intéresse pas, que ça ne les regarde pas, etc. Pourtant, si eux ne s’intéressent pas à la politique, la politique, en revanche, s’intéresse à eux. C’est le mythe de l’entrepreneur apolitisé !
Lors des élections législatives anticipées de juillet 2024, nous avons monté avec d’autres camarades (comme Laure Dodier, Thomas Burbidge ou encore Brice Schwartz) un collectif nommé « Entreprendre, c’est Politique »
- Car, oui, un discours entrepreneurial est forcément situé politiquement
- Un positionnement sur un marché est forcément situé politiquement
- Être entrepreneur·e, ça dit déjà quelque chose 😂
- Ta cible, tes offres, ton vocabulaire, ce que tu dis/ne dis pas, tout ça, c’est politique.
- Et pour les pro de l’acccompagnement, vos bénéficiaires rencontrent des problèmes qui sont d’ordre politiques (les burn-out, les violences, la charge mentale, « l’éco-anxiété », etc). D’ailleurs, on apprend à prendre ça en charge dans cette formation qui attaque en février.
Bref, alors aujourd’hui, attelons-nous à démonter ce mythe de l’entrepreneur apolitisé.
NB : Je vais surtout faire référence à des entrepreneur·es « à succès » (gros guillemets hein), et notamment qui ont des équipes, de la notoriété, etc. Car pour beaucoup d’entrepreneur·es, la réalité c’est surtout d’être des travailleur·ses indépendant·es (= qui n’ont que leur force de travail pour faire tourner l’activité) et ça change ENORMEMENT de choses dans le discours et le rapport au Monde. Ca pourra faire l’objet d’un autre papier ça d’ailleurs, vous me direz 🙃
1️⃣ Le mythe de l’entrepreneur apolitisé : il/elle se pense non-déterminé·e par le social
👉 C’est quelque chose que l’on voit très souvent dans ce mythe de l’entrepreneur apolitisé : ils ont la sensation de n’être pas politisé·e car ils conçoivent difficilement que leurs discours/offres/positionnements disent quelque chose d’eux socialement.
Selon moi, il y a deux explications à ce point :
- Déjà, le mythe méritocratique : on nous explique depuis petit que « quand on veut, on peut » et que si l’on travaille dur, on réussit. Il me semble que ce mythe méritocratique empêche ce type d’entrepreneur·e de concevoir son propos et son travail comme politisés car pour lui, ce sont des résultats individuels, obtenus par des efforts individuels, qui n’ont rien à voir avec le Politique.
- Ensuite, car beaucoup sont là sans aucun mérite. Il faut être très clair sur ce point : beaucoup sont entrepreneur·es (et parfois « à succès ») par inertie du social. C’est la reproduction sociale, plus que leur prétendu talent, qui les propulse à ce statut. L’ultra-majorité des entrepreneur·es « à succès » sont des héritiers. La nature même des privilèges, c’est le privilège d’oublier comme je dis souvent. Pour ce genre de profils, ça les empêche d’en voir la dimension politique car ils ne se sentent que peu situés socialement.
A l’inverse, quand on vit des discriminations classistes, on a très tôt (et de manière très nette) en tête où l’on est situé socialement. C’est le cas de l’entrepreneur successfull Anthony Bourbon par exemple. Beaucoup savent ici le nombre incalculable de désaccords politiques que j’ai avec lui mais il a, en revanche, une conscience très aigüe de cet aspect, venant lui d’un milieu plutôt défavorisé.

2️⃣ Le mythe de l’entrepreneur apolitisé : il/elle se pense nuancé·e et donc, en dehors de la conflictualité politique
Alors ça, c’est un des points qui m’énervent le plus 😂
👉 Souvent, quand je discute avec ces profils, ils me disent que eux ne font pas de politique, qu’ils sont dans la nuance, dans l’expertise de leur métier et que donc, ça n’a rien à voir avec la politique. Qu’ils sont pragmatiques avant tout et qu’ils ne veulent pas perdre leur temps/leur énergie/leur « mindset » à se prendre la tête.
Il me semble qu’il y a là-aussi 2 points importants à extraire :
- C’est un discours ultra néo-libéral : on dirait même un discours récité grâce à un manuel du parfait petit néo-libéral 😂 C’est aussi caricatural que le militant gauchiste qui te récite Marx sur le bout des doigts franchement. On entend combien la doctrine néo-libérale a colonisé les esprits des entrepreneur·es : les néo-libéraux pensent la politique comme un espace de technique, d’expertise. Ils se pensent, à ce titre, rationnels, raisonnables et pragmatiques.
- La question de la nuance est sûrement un des points qui m’agace le plus. Pourquoi ? Souvent, quand ces entrepreneur·es te disent être nuancé·es, c’est surtout qu’ils sont du côté du pouvoir. Ce que je veux dire par-là, c’est que ce néo-liébralisme est tellement hégémonique (dans les Etats Occidentaux, dans les institutions (comme le FMI), dans les médias, dans les think tanks et donc dans les esprits) que ce sont ses dirigeant·es qui dictent de quoi nous parlons, ou non. Ca a donné lieu à la création du (brillant) concept « d’extrême-centre » par Pierre Serna pour illustrer combien cette pensée dominante n’a rien de nuancée.
Laisse-moi te donner des exemples pour t’en convaincre :
- Ces entrepreneur·es sont radicalement pour la propriété privée lucrative. Sans discussions.
- C’est une pensée qui ne discute pas la propriété privée tout court ou encore l’héritage.
- C’est une pensée qui ne discute pas l’école obligatoire, qui ne discute pas le modèle éducatif
- Qui ne discute pas une autre solution que le carcéral, etc, etc.
- NB : J’avais react l’explication de François Begaudeau lors d’un Café-React sur ce sujet, je t’invite à l’écouter si ça t’intéresse.
Bref, ces entrepreneur·es ne sont pas nuancé·es ; ils sont juste sur une ligne dominante, hégémonique, qui leur permet de ne pas montrer leur radicalité car ces sujets sont évincés par l’argumentaire (fallacieux) qu’ils sont le camp de la raison et du pragmatisme.

3️⃣ Le mythe de l’entrepreneur apolitisé : il/elle pense la politique comme des idées et non comme des rapports de forces
Voyons un dernier point : ce qui permet souvent à ces entrepreneur·es de se penser en dehors de l’équation politique, c’est souvent qu’ils sont des idéalistes.
« Doctrine qui, à l’inverse du matérialisme, du réalisme ou de l’empirisme, fait dépendre l’existence de l’idée, et ramène l’être à la seule pensée. »
– Philosophie Magazine
Ainsi, ils conçoivent la politique seulement comme des idées, parfois ils la pensent en terme d’individus (la « popol », la politique politicienne et ses différent·es acteur·ices)
Mais jamais comme des rapports de forces, tel que l’oblige la pensée matérialiste.
👉 De fait, ne pas concevoir ces rapports de force, les empêche de se voir eux-mêmes comme (souvent) en position de force.
Ca rejoint notre premier point.
Ca permet à beaucoup d’entre eux de ne pas questionner leur position d’exploitation, leur position d’influence (médiatique/réseau social), leur position de pouvoir social/culturel/économique.
Non, pour eux·elles, tout est une question d’idées, de valeurs de l’entreprise et de l’entrepreneur·e, de bienveillance, de bonne foi.
L’essentiel c’est de « bien penser », d’être moral·e, quitte à être très incohérent·e avec le réel :
- Je te donne un exemple que j’ai vu il y a quelques jours (mais ce type de contenus, c’est 7J/7 dans l’entrepreneuriat 😂)
- Il s’agit de te donner des conseils pour contrer les objections de ton prospect lors d’un appel découverte
- La pensée idéaliste peut très bien combiner ce fait avec des pensées du type « C’est pour son bien », « c’est pour l’aider à dépasser ses croyances », etc.
- La pensée matérialiste un peu honnête sait bien que, dans le fond, ça s’appelle surtout outre-passer le consentement de l’individu.
Ca les emmène souvent à dépolitiser leurs pratiques ;
En psychologisant tous les concepts par exemple. Je peux donner ici l’exemple de l’entrepreneur (à succès lui aussi) David Laroche ; qui a vraiment cette fâcheuse tendance à dépolitiser tout les sujets qu’il adresse :
- Tu es en burn-out ? C’est parce que tu ne sais pas te concentrer sur le positif et les opportunités à venir (et pas à cause de la domination et l’exploitation au travail)
- Tu es à bout de nerfs de devoir tout gérer, tout penser ? C’est parce que tu es addict au cortisol (nouvelle mode ça, ça rend fou) – et pas parce que tu es exploité·e/avec une charge mentale de dingue que l’on doit souvent au patriarcat, etc.
- Tu ne progresses pas dans ta boite ? C’est parce que tu comptes tes heures, il faut te donner à 200% et apprendre à gérer ton stress (alors non hein, c’est au mieux l’invisibilisation des violences capitalistes ; au pire, c’est carrément cracher sur le droit du travail 🙃)
Ressources mentionnées ou pour creuser :
>> Le livre du GOAT Nicolas Framont, sociologue spécialiste du monde du travail : « Vous ne détestez pas le lundi, vous détestez la domination au travail »
>> L’article de Philosophie Magazine sur le courant idéaliste
>> Une interview de François Bégaudeau où il explique plein de choses, notamment cette question de l’extrême-centre (l’interview est séquencée, tu peux écouter que ce qui t’intéresse)
>> Une interview de Pierre Serna sur le concept de l’extrême-centre
Bon cheminement,
Laura
Photo de couverture : Photo de Clay Banks sur Unsplash

