Cette phrase, je lâai entendue rĂ©cemment dans la bouche du thĂ©rapeute Thomas dâAnsembourg. Je ne sais pas si d’Ansembourg s’intĂ©resse Ă la dialectique mais si ce n’est pas le cas, il a accidentellement dit un truc trĂšs juste qui va nous servir aujourd’hui !
Il prend l’exemple d’une femme qui dirait en sĂ©ance : « Mon mari ne mâĂ©coute pas »
Et il répond :
đ « Câest pas faux⊠mais câest pas complet »
VoilĂ de quoi illustrer la dialectique en psycho de couple (des relations au sens large)
Parce que oui : ce quâelle dit nâest pas faux. Mais pris tel quel, ce nâest pas suffisant pour comprendre ce qui se joue. Et donc⊠ce nâest pas suffisant pour transformer quoi que ce soit.
Bienvenue dans ta sĂ©ance de dĂ©conditionnement hebdo đ„°
1ïžâŁ Â«Â Câest pas faux » : le niveau descriptif (et piĂ©gĂ©)
Dans la plupart des situations de souffrance, ce que la personne dit est vrai. Ou en tout cas : partiellement vrai. Comme je le dis tout le temps aux pros de l’accompagnement âen formationâ : nous, accompagnant·es, nous ne sommes pas juges d’application des peines : si c’est un problĂšme pour nos bĂ©nĂ©ficiaires, c’est un problĂšme pour nous. Point.
- « Mon mari ne mâĂ©coute pas »
- « Mes client·es ne respectent pas mes limites »
- « Le marchĂ© est saturé » (alors ça, c’est l’exemple que j’ai pris dans le podcast du jour parce que c’est vraiment pas faux mais vraiment pas complet đ)
đ Ce sont des constats phĂ©nomĂ©nologiques. Des descriptions de ce qui est vĂ©cu.
Mais une description nâest pas une explication. Et encore moins une comprĂ©hension structurelle. Si on s’arrĂȘte au constat, on n’a pas dit grand chose (formule polie pour dire qu’on n’a rien dit du tout)

2ïžâŁ Â«Â Mais câest pas complet » : lĂ oĂč commence la dialectique
La dialectique nous permet de ne pas penser la situation de maniĂšre unilatĂ©rale. C’est ça qui nous permet de ne pas faire du mĂȘme Ă l’envers comme je dis souvent âen formationâ.
âïž Attention, il ne s’agit pas juste de dire « toutes les histoires ont 2 versions » : ça revient Ă comparer 2 visions unilatĂ©rales de la situation.
Non, le travail systĂ©mique c’est de voir quelle est la structure, le systĂšme, le lien – la dialectique ; qui englobe les deux en mĂȘme temps, au mĂȘme endroit.
Parce que dans une perspective dialectique et systĂ©mique, un phĂ©nomĂšne nâexiste jamais isolĂ©ment.
Reprenons madame qui dit « mon mari ne mâĂ©coute pas » : les questions inconsĂ©quentes sont :
- a-t-elle raison ?
- est-ce sa faute ?
- est-il un mauvais mari ?
Que va-t-on obtenir de ce type de questions ? Rien. Rien de transformateur.
En revanche, se demander :
đ Dans quel systĂšme relationnel cette non-Ă©coute prend-elle sens ?
đ Quelle fonction elle remplit ?
đ Quâest-ce quâelle rĂ©gule ?
đ Quelles conditions matĂ©rielles, relationnelles, symboliques la rendent possible et reproductible ?
Autrement dit : on ne cherche pas un coupable. On cherche une logique, une dynamique. Et lĂ , on change de niveau !
NB : Je suis partie lĂ de l’exemple de d’Ansembourg -donc du couple- mais ça fonctionne pour tout le reste comme le fameux « le marchĂ© est saturé » : c’est pas faux mais c’est pas complet. De quel marchĂ© parle-t-on ? Dans quel systĂšme de distribution et de production existe-il ? Quelle fonction remplit cette saturation ? Quelles conditions sont nĂ©cessaires Ă la saturation ou Ă la dĂ©saturation ? VoilĂ qui est plus fĂ©cond.
3ïžâŁ Dialectique 101 : une vĂ©ritĂ© partielle peut devenir un obstacle
En systĂ©mique, on doit garder un principe en tĂȘte : on ne prend pas la partie pour le tout đš C’est un principe fondamental (que tu peux retrouver chez Marx avec le concept de la fausse conscience par exemple pour donner un exemple non-psycho)
C’est un principe fondamental, trĂšs difficile Ă mettre en pratique, qui demande de l’assiduitĂ© et de la pratique. Car nous sommes trÚÚÚÚÚs habituĂ©s Ă le faire au quotidien, n’est-ce pas ? C’est lui qui/C’est moi que/C’est Ă cause d’elle que/C’est grĂące à ça que … Prendre la partie pour le tout.
Le problĂšme c’est que ça fige le rĂ©el au lieu de le mettre en mouvement.
Dire « mon mari ne mâĂ©coute pas » va finir par devenir – ou est dĂ©jĂ :
- Une construction du monde (On ne m’Ă©coute jamais)
- Une causalitĂ© simpliste (sâil changeait, tout irait mieux)
- Une stratĂ©gie implicite (se plaindre, attaquer, se retirer) qui vient souvent rĂ©guler la dette dans le couple – et donc le problĂšme n’est pas tant l’Ă©coute que l’endettement
- Etc
đ En faisant ça, la contradiction rĂ©elle du systĂšme, elle, reste intacte. Or un systĂšme ne se transforme pas tant que sa contradiction organisatrice nâest pas mise en lumiĂšre.

4ïžâŁ SystĂ©mique : un symptĂŽme est toujours une rĂ©ponse
Autre principe fondamental de systĂ©mique : un comportement nâest jamais juste un problĂšme. Câest toujours une solution Ă autre chose.
Donc si son mari « nâĂ©coute pas », il faut se demander :
- Quâest-ce que cette non-Ă©coute permet dâĂ©viter ?
- Quâest-ce quâelle maintient comme Ă©quilibre ?
- à quoi elle répond dans la dynamique du couple ?
- Quelle dynamique relationnelle est en train de se rejouer ?
Et surtout :
đ quelle est la part active de chaque membre du systĂšme dans la rĂ©pĂ©tition de cette situation ?
Encore une fois, ce nâest pas une question morale. Câest une question structurelle.
5ïžâŁ Relier les diffĂ©rentes lectures
LĂ oĂč ça devient vraiment intĂ©ressant, câest quand on ne psychologise pas le problĂšme hors sol.
On mixe la lecture systĂ©mique et le matĂ©rialisme dialectique. C’est ce qu’on apprend Ă faire dans mes formations (notamment dans les âniveau 2â et âniveau 3â de la formation)
Parce que « il ne mâĂ©coute pas » peut aussi ĂȘtre liĂ© Ă :
- une division du travail inégalitaire
- des conditions matĂ©rielles dâĂ©puisement
- une organisation familiale qui ne laisse aucun espace de disponibilité
- un rapport au pouvoir genré et socialement construit
đ La relation nâest jamais indĂ©pendante de ses conditions matĂ©rielles dâexistence.
Et tant quâon ne relie pas toutes ces dimensions, on produit des analyses incomplĂštes … et des solutions inefficaces.
Je te propose une analyse concrĂšte pour illustrer tout ce qu’on vient de voir
6ïžâŁ Exemple dâanalyse complĂšte : « Il ne mâĂ©coute pas »
Prenons le couple fictif emmenĂ© par d’Ansembourg et on va inventer autour car on n’a pas assez de donnĂ©es :
đ Claire et Julien, ensemble depuis 12 ans. Ils viennent te voir et Claire dit en sĂ©ance : « Il ne mâĂ©coute pas. Je parle, et il est ailleurs »
a) Le niveau descriptif (ce qui est dit)
Factuellement :
- Julien reconnait qu’il coupe la conversation, il regarde son tĂ©lĂ©phone, il rĂ©pond peu ou Ă cĂŽtĂ© đ Donc il m’Ă©coute pas, câest pas faux.
Mais on nâa encore rien compris.
b) Les constructions du monde
Construction du monde de Claire : đ « Je ne suis pas importante »
Traduction relationnelle :
- si je compte, on mâĂ©coute/si on ne mâĂ©coute pas, câest que je ne compte pas
- pour exister, je dois parler, expliquer, argumenter, me justifier
La non-écoute de Julien confirme sa construction du monde.
Construction du monde de Julien : đ « Je ne suis pas Ă la hauteur »
Traduction relationnelle :
- quand on attend quelque chose de moi, je risque dâĂ©chouer
- si je parle sans solution, je suis nul : mieux vaut se taire que mal faire
Face aux Ă©motions de Claire, Julien se sent impuissant, incapable de rĂ©pondre « correctement » et donc … se tait
c) La dynamique relationnelle (lecture systémique)
Ă partir de lĂ , la boucle est parfaitement logique :
- Claire parle â pour ĂȘtre vue, entendue, reconnue
- Julien se sent dĂ©passĂ© â il ne voit pas de solution immĂ©diate
- Il se tait â pour Ă©viter le conflit et lâĂ©chec
- Claire se sent encore moins importante â elle parle davantage
- Julien se sent encore plus Ă la hauteur de rien â il se retire encore plus
đ Pour Claire : elle essaie de crĂ©er du lienÂ
đ Pour Julien : il vit une mise en Ă©chec permanente
Résultat :
- plus Claire insiste â plus Julien se retire
- plus Julien se retire â plus Claire parle fort/rĂ©pĂšte/reproche
On a une boucle de rĂ©troaction circulaire classique. Julien se valide sa construction du monde en se confirmant tout seul qu’il n’est pas Ă la hauteur. Claire renforce la sienne car elle continue Ă faire + de la mĂȘme chose et obtient + de ce qu’elle ne veut pas obtenir.
d) RĂšgles implicites, rĂšgles explicites et conditions de production du symptĂŽme
Une des rĂšgles -implicites mais existantes- de ce couple est :
- Celui qui se tait a tort
đ Ces rĂšgles ne sont jamais formulĂ©es explicitement mais elles organisent concrĂštement les interactions.
La non-Ă©coute de Julien nâest donc pas un bug du systĂšme. Câest une conduite conforme aux rĂšgles implicites du couple.
- Résonances familiales et loyautés invisibles
- Chez Claire : parent peu présent émotionnellement, vécu abandonnique
- Chez Julien : parent autoritaire, voire disqualifiant, vécu intrusif
đ Plus il se tait, plus elle se sent abandonnĂ©e
đ Plus elle parle, plus il se sent intrusĂ©.
- Conditions matĂ©rielles et sociales de production du symptĂŽme : Si on sâarrĂȘte lĂ , on psychologise hors sol. Dans une sociĂ©tĂ© patriarcale :
- Claire a Ă©tĂ© socialisĂ©e Ă verbaliser, sâadapter, porter le lien, tolĂ©rer la domination relationnelle
- Julien a été socialisé à se taire sur ses vécus internes, chercher des solutions plutÎt que nommer des émotions, confondre vulnérabilité et faiblesse
đ La parole devient un lieu de pouvoir et de disqualification
e) Lecture dialectique complÚte : dépasser la contradiction
Si on met tout ensemble, la contradiction centrale du systĂšme est la suivante :
- Claire vit la parole comme une lutte contre lâabandon
- Julien vit la parole comme une menace dâintrusion et dâĂ©chec
Et tant que cette contradiction nâest pas pensĂ©e comme telle, chacun reste enfermĂ© dans sa position.
Le dépassement dialectique ne consiste ni à :
- faire taire Claire
- forcer Julien Ă parler
Ce serait simplement inverser la domination, pas la dĂ©passer. Faire du mĂȘme Ă l’envers. On pourrait formuler le dĂ©passement dialectique comme ça :
CrĂ©er un espace relationnel oĂč la parole nâest ni une intrusion, ni une demande de rĂ©paration, mais un acte co-rĂ©gulĂ©.
Exemples d’actions qu’on pourrait faire bosser en inter-sĂ©ance :
- CrĂ©er un cadre explicite de parole (ex : on en discute 20 min et on s’arrĂȘte, mĂȘme si tout n’est pas dit)
- Formuler les besoins implicites (Claire pourrait formuler qu’elle ne cherche pas de solution mais a besoin d’ĂȘtre Ă©coutĂ©e attentivement sans obtenir forcĂ©ment de rĂ©ponse et en demandant Ă son mari quand est-ce qu’il serait disponible pour ça pour ne pas activer le vĂ©cu intrusif)
- Enclencher une mĂ©ta-communication : parler de ce qui se joue et pas du contenu (et donc qu’ils se placent en Ă©quipe face Ă la boucle, pas qu’elle tourne entre eux)
- Introduire un tiers pour que Claire puisse exister sans que Julien se sente intrusé (thérapie ou écrire dans un carnet avant la discussion par exemple)
- Etc
Bref, t’as compris, il faut changer le cadre et ses rĂšgles. C’est ce qu’on appelle des changements de niveau 2 chez Reynaldo Perrone.
Et câest exactement pour ça que đ câest pas faux⊠mais câest pas complet est une phrase radicalement transformatrice.
Si ce que tu viens de lire te parle, câest sans doute parce que tu sens bien que :
- le problĂšme nâest pas la personne, ni mĂȘme lâautre,
- mais le systÚme dans lequel ça se rejoue.
Si tu veux savoir faire ça, câest exactement lâobjet de la âformation de niveau 2 : Accompagner avec une vision systĂ©miqueâ
Un programme conçu pour les pros de lâaccompagnement qui veulent :
- Lire les situations dâaccompagnement comme des systĂšmes, et non comme des problĂšmes individuels
- Identifier ce qui relÚve des rapports familiaux, conjugaux, professionnels et sociaux dans ce qui est amené en séance
- Cesser dâindividualiser des enjeux qui sont structurels, relationnels ou politiques
- Articuler le vécu singulier du bénéficiaire avec les conditions matérielles et sociales qui le traversent
- Tenir une posture dâaccompagnement situĂ©e, sans neutralitĂ© illusoire
đ Un programme oĂč lâon mĂȘle psychologie, accompagnement, sociologie et sciences politiques
đ Un programme introuvable ailleurs đŹ
đ Programme limitĂ© Ă 12 places
đ  Une promo par an (prochaine : FĂ©vrier 2027)
Si tu veux arrĂȘter de bricoler des rĂ©ponses individuelles Ă des problĂšmes systĂ©miques et accompagner des transformations rĂ©elles :
âĄïž DĂ©couvrir la formation Accompagner avec une vision systĂ©mique : âhttps://biendanstaboite.fr/programme-niveau-2/â
Bon cheminement,
Laura
Photo de couverture : Photo de Tania Melnyczuk sur Unsplash
